Hier, toute la journée, mon âme était assise entre deux chaises qui n’avaient rien de musicales : l’euphorie que lui insufflait la nature et le spleen
baudelairien que lui délivrait ma vie d’ascèse, ne pouvant accorder leurs violons, elle tergiversait grave ! Le soir, la sentant pencher en nette faveur de celle de l’illustre poète, Dame
Solitude lui fit don d’un heureux événement qui, hélas, m’oblige à revenir sur une affaire dont vous avez été, mes chers lecteurs et lectrices virtuelles, je le crains, les dindons de la farce.
Ce pan d’histoire, que je vous ai narré le lundi 17 décembre, n’était que pure invention… Il apparaît fort probable que, suite à mes révélations, vous doutiez à jamais de la véracité de ma
chronique. J’en suis, par avance, consterné. Mais de grâce, ayez un peu pitié de moi ! Ne suis-je pas, moi-même, la victime de cette imagination qui, trop souvent en crues, fait boire la
tasse à ma plume d’écrivain authentique ? Et n’agit-elle pas, comme ces adolescentes amoureuses, pourtant fleurs bleues, qui amputent les pétales d’une marguerite, en
soupirant : « Il m’aime, un peu, beaucoup, passionnément… » Mais trêve de lyrisme, j’en viens au fait. Ce fameux lundi, je vous avais raconté que le chat noir et blanc, en
s’attaquant au merle qui garantit une pérennité à mes œuvres musicales, s’était vu congédié de ma cour des miracles. En vérité, c’était du pipeau ! Jamais, au grand jamais, il n’avait cassé,
pour ne pas dire croquer, l’harmonie qui règne sur le chêne, habillé pour l’hiver ! Quoique ! Mes écrits étaient peut-être prémonitoires ? Car, figurez-vous qu’à l’instant précis
(à 16h15) où je fais mon mea culpa, ce chat, plutôt que de voler au secours d’un oiseau qui, pour une histoire de margarine, avait, à même la pelouse, maille à partir avec Bébert, a voulu
définitivement lui clouer le bec ! Par miracle, l’oiseau, cloué au sol, a pu se sortir de ses griffes ! Bref, la mésaventure de mon merle doit, désormais, vous paraître moins
fantasmagorique, non ?
En attendant, revenons à ce samedi soir où Dame Solitude, qui n’a jamais le cul entre deux chaises, dispensa à mon âme un heureux événement. Vers 21h, ce chat, à qui j’avais offert le couvert, se pointa devant la fenêtre entrebâillée et se glissa dans mon fort intérieur. Aussitôt, je lui donnais libre accès à toutes les pièces. Ce chat, ayant bien appris sa leçon, les fit, rapidement, siennes. Et pendant que sa fourrure marquait de son indélébile empreinte chacune des chambres qu’il investissait, allongé sur le divan qui jouxte la cheminée, moi, pour changer, j’imaginais des choses réjouissant mon âme et mon cœur. Ce chat qui, à vue de nez, avait un peu plus d’un an, ressemblait comme deux gouttes d’eau à Orphée. Il n’en fallait pas plus pour me persuader que ce chat, qui ne me possédait point encore, en était la réincarnation ! Le vif désespoir que j’avais éprouvé à la mort d’Orphée, avait sans doute modifié les plans du réincarnateur en chef ! Durant ces trois jours où j’ai pleuré comme jamais, les cendres d’Orphée ont dû tant se retourner dans leur fosse, qu’elles en ont affecté le cours naturel des choses établies, en un lieu, que l’église ignore. Souriant béatement à cette idée saugrenue, quelle ne fut pas ma joie quand ce chat, à grands coups de fourrure, prit possession de moi ! Malgré les éclairs engendrés par l’électricité statique, mes yeux remarquèrent que le réincarnateur en chef, avait apporté une petite touche de nuance à mon tendre Orphée. Sans doute, avait-il tenu compte du traumatisme enduré par mon chat lors de sa vie antérieure. Pour notre confort matériel, Lise et moi l’avions conduit au vétérinaire qui, sans cérémonie, coupa la chique à son duo de castagnettes. Alea jacta est ! Mon pauvre chaton allait mourir puceau ! Pendant que ma compagne semblait bien prendre la chose, moi, sans doute, à cause de mon côté mâle, j’étais perclus de remords. Bref, c’est nanti d’un sexe de femelle, que mon cher Orphée était revenu d’entre les morts. Finalement, bien que je ne veuille, en aucun cas, sédentariser cette chatte sauvageonne, je lui offris le gîte pour la nuit. Pendant qu’elle s’étalait de tout son long sur le plaid et que je re-matais les trois premiers feuilletons du Prisonnier, je lui trouvai un charmant prénom : Mistinguett.
À une heure, je la laissai toute seule, sans omettre de lui ouvrir toutes les portes menant à ma chambre. Première bonne nouvelle, elle ne vint point partager ma couche. La seconde est que ce matin, à dix heures, quand j’ai ouvert la fenêtre, elle a filé sans demander son reste. Ouf ! Si elle conserve cet état d’esprit, Mistinguett ne donnera pas matière à mon cœur pour, qu’irréversiblement, il s’accroche à ses basques !


LE TEMPS DES
NASELIÈRES

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