Un événement plus tragique toucha le cercle familial. Pour la première et certainement la dernière fois de notre histoire, le nom de Grausi se retrouvait en première page du Midi-Libre. Mon oncle Jean-Claude âgé de vingt-six ans, le petit frère de mon paternel, avait été poignardé à mort par son unique ami.
Maurice et lui se connaissaient depuis un paquet d’années. Ces deux compères avaient fréquenté le même établissement psychiatrique. Mon oncle, souffrant depuis son plus jeune âge de crises d’épilepsie récurrentes, y avait longtemps séjourné. À cette époque, les épileptiques et les malades atteints de graves troubles mentaux, comme son meurtrier, étaient logés à la même enseigne.
C’est durant le sommeil de mon oncle que la lame de vingt centimètres se planta et rejaillit de son dos. Gravement blessé, il eut l’énergie de se lever et repoussa son agresseur. Il s’ensuivit une espèce de course-poursuite qui les mena jusqu’au balcon de la salle de séjour où Jean-Claude s’écria : « Au secours ! Aidez-moi, il veut me tuer ! » Quelques secondes après, son corps s’écroulait trois mètres plus bas sur la route sablée. Un artiste, dont l’atelier de peinture se trouvait à proximité, se porta au chevet de mon oncle qui répéta juste avant de mourir : « Il veut me tuer… »
L’autopsie pratiquée sur Jean-Claude révéla que le couteau de cuisine l’avait atteint vingt-trois fois.
Quant au dément qui avait pris à la fuite en mobylette, il fut arrêté cinq heures après le crime. La mort de Jean-Claude était intervenue vers 2h30. Interpellé par les gendarmes, Maurice fut d’abord soigné. Durant cette lutte inégale, il s’était bien entaillé le pouce droit. Lors de son court interrogatoire, les gendarmes constatèrent que de son acte macabre, il n’avait aucune réminiscence. Maurice pleura même la mort du seul ami que sa misérable existence lui avait donné !
J’avais déjà vu et rencontré cet homme-là, chez ma grand-mère Berthe où mon oncle vivait. De puissants neuroleptiques lui donnaient un aspect débonnaire. Sa physionomie malingre, quand j’y repense aujourd’hui, semblait tout droit sortir des crayons de Forster qui, durant les années quatre-vingt, faisait le bonheur de Fluide Glacial avec ses funestes histoires. Maurice avait un visage si hideux que même quand il souriait, j’en étais effrayé ! Sur son front dégarni, de gros points noirs ou de pus proliféraient. Âgé d’une trentaine d’années, il en paraissait soixante ! Aujourd’hui, en me remémorant son visage, je ne puis m’empêcher de lui trouver des ressemblances avec celui de Antonin Artaud au crépuscule de sa vie.
Mon oncle vivait donc chez ma grand-mère à Montferrier-le-lez dans les vestiges du château en partie restauré. Le maire et ses administrés y siégeaient. C’est en qualité de concierge que ma grand-mère occupait l’appartement situé au-dessus de leurs bureaux.
Avant ce drame, j’adorais ces dimanche après-midi où mon père nous emmenait chez la mamie « d’en haut » comme on disait. Elle avait en sa possession un trousseau de clés qui nourrissait mon imagination débordante ! Quand elle le confiait à mon oncle Jean-Claude pour qu’il nous fasse visiter les entrailles de ce château interdit au public, j’étais aux anges. Avec ses clés, comme je n’en ai jamais revu, à part dans des films, il éventrait une à une les grilles rouillées. Chacun de leurs crissements déverrouillait un peu plus mon Imaginaire. Dans les ténèbres humides de ce château poitrinaire, je voyais apparaître les Chevaliers de la table ronde, Robin des bois, Ivanhoé, Merlin l’enchanteur et tant d’autres héros qui chevauchaient sur les prairies encore épargnées de mon adolescence en feu !
Par chance, ma grand-mère avait échappé à la lame de Maurice. Enfin, le miracle fut que, pour se remonter le moral, Berthe avait passé le week-end chez nous. Deux mois auparavant, Jules, son mari avait été interné dans un asile de Pézénas. Entre parenthèse, je dois signaler que mon grand-père, qui en connaissait un bon rayon sur le délirium trémens, ne fut pas convié aux obsèques de son dernier rejeton.
Quand les gendarmes débarquèrent le dimanche matin aux alentours de neuf heures et annoncèrent d’abord la tentative d’assassinat, puis la mort de son fils cadet, ma grand-mère ne tomba pas en syncope. Pire ! Elle poussa, comme la belle-mère de Mozart dans le film de Milos Forman, d’insupportables vocalises. N’ayant point le génie de Wolfgang, je n’ai pas su les convertir en un magnifique opéra ! Je ne suis pas gentil avec ma grand-mère « d’en haut », n’est-ce pas ? Il est vrai que je la portais bas dans mon cœur, mais j’avais de bonnes raisons, croyez-moi ! Certes, elle ne picolait pas plus que ma grand-mère « d’en bas », morte hélas, d’une cirrhose du foie. Alphonsine Mazza, ma mamie adorée avait vécu dans les bidonvilles de Montpellier. Là, où fut construit par la suite, la Z.U.P de la Paillade. De tous ces petits-enfants, j’étais son chouchou et malgré sa grande pauvreté, souvent elle me donnait une pièce pour m’alimenter en bonbons. Allez savoir pourquoi, moi j’en ignore encore la raison, elle m’appelait fève.
Berthe (viscéralement, j’ai toujours détesté ce prénom ! Cela aurait-t-il un lien avec la grosse Bertha ?), dont le porte-monnaie était bien portant, se montrait rapiate comme pas deux ! À nous, ses chers petits-enfants, qui, à tour de rôle, la pressions de lâcher du lest, elle faisait à profusion la sourde oreille. Ah ! pour vous donner une idée du funeste sort qu’elle imposait à son porte-monnaie, fallait voir le dépôt de rouille qui s’amoncelait sur ses embouchures tout en inox !
Mais quand, par bonheur, son taux d’alcoolémie dans les veines jouait en notre faveur, elle amputait de quelques francs son porte-monnaie. Dans ce cas de figure, Berthe n’omettait jamais de nous lâcher son impérissable litanie de mots codés et de phrases usées jusqu’à la moelle : « Guerre, privations, l’argent de poche, moi je n’en avais pas… vous en avez de la chance d’avoir une mamie comme moi… faudra être gentil avec mamie, hein ? Sinon je le dirai à votre père et je ne vous donnerai plus d’argent de poche… » Bref, avec elle chaque franc valait son pesant d’or et de tracas !
Après les internements de mon oncle et de son meurtrier, l’un dans une funèbre boîte et l’autre dans un asile de fous, c’est à moi que revint le triste privilège d’aller soutenir ma grand-mère à son domicile. Toute seule et profondément affectée, elle errait la démarche avinée comme une fantômesse dans les immenses pièces du château. Durant ma semaine de vacances scolaires, je dus faire toutes les tâches ménagères que lui imposait son statut de concierge à la mairie : de 18h à 20h je balayais, dépoussiérais et pour finir, je passais la sacro-sainte serpillière. En fin de compte, ces deux heures de travaux forcés s’avéraient être un moment de répit ! Avec les commissions dont j’étais chargé, ils me sortaient de cet enfer où mes parents m’avaient lâchement abandonné. On n’a pas idée de laisser un enfant de quinze ans dans un château en ruine avec une grand-mère pareil ! Le soir ! Mon Dieu ! ce que je pouvais redouter le soir et cette putain de nuit que je passais allongé à côté de ma grand-mère ! À l’emplacement même, où mon oncle préféré avait reçu le premier coup de couteau !
Le pauvre, c’était le seul dans cette famille de fils et de petits-fils d’alcooliques à ne pas honorer leur vice ! Sa mort m’a tellement marqué, que durant tout le reste de mon adolescence, j’ai eu peur de mourir comme lui à vingt-six ans ! Tout cela, parce que ma grand-mère me trouvait une ressemblance physique avec lui ! Et le pire, c’est que j’ai appréhendé tout autant mes quarante-six ans, l’âge du décès de mon père. Ainsi, j’ai vécu pendant onze ans avec ces deux obsessions !
De ces nuits à ne dormir que d’un œil et sur le dos, tant j’avais peur que l’assassin revienne sur les lieux du crime et fasse une saignante reconstitution, Berthe et toute ma famille ne s’en préoccupaient pas. « Un asile, c’est pas une prison, on peut s’en échapper ! » pensais-je avec hantise sur ce lit, où ma grand-mère cuvait son pinard. Combien de fois n'ai-je pas dû hisser ma grand-mère de son cuve-lit parce qu’une envie pressante la tenaillait ! Je devais la traîner jusqu’au pot de chambre qui, manque de bol, ne servait plus à grand chose. En chemin, les jambes de Berthe avaient déjà ramassé le gros lot !
Ce château, où les grilles orphelines de mon oncle ne crissaient plus, me criait que la récré était finie ! Les chevaliers de la Table ronde, Robin des bois et tous les autres s’étaient métamorphosés en de cruels barbares.
Mais le pire de mes cauchemars reposaient sur les murs du logement de ma grand-mère. Des taches de sang, de feu mon oncle, avaient résisté au lavage des fonctionnaires chargés de l’immaculer ! De ces taches, les murs semblaient en avoir fait un élevage. Chaque matin, mes yeux épouvantés en découvraient, qui n’existaient pas la veille ! Elles portaient le sceau du crime ! Chaque soir, pendant que ma grand-mère cherchait le sommeil qu’elle trouvait vite grâce à l’alcool, moi, maqué par l’insomnie, je ne comptais ni les étoiles ni les moutons, mais ces taches qui s’émancipaient sur les murs gloutons ! Oui ! chaque nuit dans cette chambre qui puait la pisse, j’imaginais la lutte et la fuite désespérées de Jean-Claude. De ma place à la salle à manger, de la salle à manger au balcon… Les yeux grands ouverts sur ce lit bercé par les ronflements de Berthe, j’entendais son appel au secours, puis le bruit de sa chute ! Enfin, pour couronner le tout, ses dernières paroles « Il veut me tuer… » cognaient à la porte de mon âme effarouchée !
C’est avec des cernes sous les yeux et des bleus à l’âme que s’achevèrent ces vacances scolaires. Jamais, je ne fus plus heureux de retrouver mon père au volant de sa voiture. Quant à ma grand-mère « d’en haut », je ne la revis que cinq ans plus tard, à l’enterrement de l’aîné de ses enfants, mon père. Dans la famille « mort peu commune », celle de Berthe en 1982, fut pour le moins originale : elle succomba, non pas à la grippe, mais à son vaccin !


LE TEMPS DES
NASELIÈRES

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